Du Sport Performance au Sport Santé
Finie la quête de la performance à tout prix, place au sport bien-être et à des pratiques souvent issues de la tradition orientale : taï-chi, shiatsu, yoga, etc. Le sport santé est en train de devenir un phénomène de société et un domaine de recherche à part entière, comme nous l’explique Bernard Andrieu, philosophe et spécialiste du corps.

Ce matin, j’ai effectué 8 560 pas pour aller à l’université et, dans la journée, l’application installée sur mon téléphone m’a indiqué ma fréquence cardiaque, le nombre de kilomètres parcourus, ce que je devrais manger à midi et le nombre d’heures de sommeil manquantes… Mon médecin analyse mes données sanguines, mon taux de diabète, mon indice de masse corporelle et me recommande de marcher, de nager, de faire du taï-chi dans le parc, et mes étirements pour mon genou et mon dos. L’injonction de n’être ni trop gros ni trop mince est à la fois une prise de conscience personnelle et une culpabilisation quotidienne de la part d’une société qui aborde les questions de santé sur un mode résolument libéral : le citoyen a désormais le devoir de prendre soin de lui afin de ne pas occasionner des frais évitables au système de santé.

Alors que les années 1980-90 ont été marquées par la quête de la performance à tout prix et le culte du corps parfait avec des disciplines comme le body-building, par exemple, les années 2000 voient l’arrivée de pratiques sportives et de loisirs « sensoriels » orientés principalement vers la recherche du bien-être. Bien respirer, concentrer son attention ou assouplir ses muscles sont autant de gestes qui nous font ressentir l’intérieur de notre corps et sa profondeur. L’objectif, ici, est de sortir de la routine et de se reconnecter avec un corps devenu quasi absent pour la majorité d’entre nous. Éprouve-t-on encore son corps quand on passe le plus clair de son temps assis au bureau, dans les transports en commun ou devant sa télévision ?

Un phénomène social riche

Les thématiques du bien-être et du sport santé sont en train d’émerger comme un phénomène social riche, mais aussi comme un domaine de recherche interdisciplinaire à part entière, puisqu’il mobilise aussi bien les sciences biologiques et de la santé, les neurosciences et la psychologie expérimentale (analyse des gestes et des interactions), la chimie (effet des molécules pharmaceutiques), la physique (mécanique/biologie) que la robotique et les nouvelles technologies (objets connectés, évaluation de performance)…

Depuis avril 2015,
le sport santé
peut être prescrit
par un médecin
généraliste et
donner lieu à un
remboursement de
la Sécurité sociale.

De fait, il devient de plus en plus difficile aujourd’hui de continuer à promouvoir le mythe de la performance, que ce soit dans le sport, le travail, la sexualité…, avec tout ce que ce mythe entraîne : épuisement physique et moral, et, au besoin, dopage pharmaceutique pour « tenir le coup ». Devenir toujours plus performant et ignorer ses limites précipite en effet l’individu dans la vitesse, le stress et le burn-out. Contre ces imaginaires du sport compétitif, le sport santé, depuis l’hygiénisme de la fin du XIXe siècle jusqu’au phénomène actuel d’« auto-santé », est devenu une alternative politique, écologique et éthique.

Sport performance et sport santé

Le 21 juin 2015, des centaines de personnes se sont retrouvées pour une session de yoga au pied de la tour Eiffel, à l’occasion de la première journée mondiale du yoga.

Depuis avril 2015 et le vote de l’amendement Fourneyron, le sport santé peut d’ailleurs être prescrit par un médecin généraliste et donner lieu à un remboursement de la Sécurité sociale et de certaines mutuelles. Très encadré, cet amendement ne concerne pour l’instant que les personnes atteintes d’affections de longue durée (Parkinson, sclérose en plaques, polyarthrite rhumatoïde, diabète, VIH…). À Strasbourg, où l’on expérimente le « sport santé sur ordonnance » depuis octobre 2012, 170 médecins généralistes ont signé la Charte d’engagement et peuvent déjà prescrire à leurs patients une activité modérée et régulière. Le dispositif coûte 250 000 euros par an et permet à 800 patients de pratiquer une activité physique.

Une orientalisation des pratiques corporelles

On le voit, l’injonction au bien-être est partout et se retrouve dans une multitude de pratiques, issues pour la plupart de la tradition orientale : zen, réflexologie, stretching, massages, shiatsu, yoga, do-in, sophrologie, qi gong, taï-chi, relaxation… Une orientalisation qui pose le problème de l’adaptation de ces pratiques corporelles dans la culture française de l’éducation physique, peu portée sur l’introspection, et soulève l’épineuse question de la formation.

Grâce à
l’immersion en
pleine nature,
les nouvelles
pratiques vont
bien au-delà
du seul exercice
physique.

Avec la licence et les masters Staps, les facultés du sport préparent en effet aux métiers du sport et du corps, pas à ceux du bien-être et des loisirs sensoriels. Elles orientent leur « vivier » soit vers le sport performance pour l’élite du haut niveau, soit auprès des programmes de normalisation des corps (cardio-training, fitness…), alors que le nouveau marché se trouve dans les salles de santé physique et le service personnalisé destiné à développer une santé durable et globale : nutrition, approfondissement de la connaissance de soi, body coaching et exercices physiques, progression et régime diététique…

Couple de randonneurs en randonnée pédestre de marche nordique. Dordogne, région du Périgord.

L’orientalisation des pratiques corporelles s’accompagne d’un désir de pureté et de simplicité par le retour à la nature. Il s’agit de s’« écologiser » grâce à de courts séjours en dehors de la ville ou en végétalisant les murs de nos terrains de sport urbains. À l’intérieur des corps comme au cœur de ces espaces, on retrouve le même désir de découvrir les effets intimes et sensibles de ces pratiques physiques. La transition récréative crée une nouvelle lecture des territoires extérieurs et intérieurs.

Grâce à l’immersion en pleine nature, en pratiquant la marche nordique ou les randonnées détox, les nouvelles pratiques vont bien au-delà du seul exercice physique : elles ambitionnent d’éveiller en chacun une nouvelle manière d’être à soi et au monde. La connexion avec le milieu naturel, l’empathie partagée avec les autres et l’exploration de ses limites sensorielles sont l’occasion de communiquer avec ses émotions sans les contenir dans une maîtrise du corps.

On est décidément bien loin du sport performance !

 

Bernard Andrieu

Philosophe, Bernard Andrieu est professeur en Staps à l’université Paris-Descartes et directeur du laboratoire « Techniques et enjeux du corps » (TEC). Il coordonne par ailleurs le Groupement de recherche international « Body Ecology by Physical, Adapted & Sport Activity » et codirige la revue Corps, éditée chez CNRS Éditions.

 

 

https://lejournal.cnrs.fr/billets/du-sport-performance-au-sport-sante

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